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Alors oui, l’histoire du chevalier D’Éon n’est pas inintéressante, et il y a dans Eonnagata* quelques moments de grâce – comme la danse de Sylvie Guillem en ombres chinoises derrière son rideau, la scène du double au miroir-table à la fin, et celle enfin où Sylvie Guillem danse l’écriture d’une lettre autour d’une table…. – mais était-il nécessaire de convoquer Sylvie Guillem pour autant? Si c’était pour ne pas la faire danser du tout (ou presque), autant prendre n’importe qui d’autre plutôt que d’aller gâcher un talent pareil: dans Eonnagata*, elle lève trois fois la jambe au-dessus de la tête, tout ce qu’elle fait respire son indéniable et habituel magnétisme terpsichoresque, mais pour le peu qu’elle danse, chaque fois elle est perdue dans des draps blancs qui masquent la moitié de son corps athlétique qu’on regrette, à la fin, d’avoir si peu vu dans le meilleur de sa performance…

Sylvie, si tu me lis, il me semble que ce genre de spectacle où on ne te voit pas, en fait, au sommet de ton art encore si fulgurant à 45 ans, tu auras tout le temps de le faire à 60 balais, car je suis sûre qu’à cet âge-là, tu pourras encore largement danser ça. Mais pour l’instant, au nom du ciel, offre-nous encore et toujours ce que tu faisais de si beau et si magnétique avec Russel Maliphant en 2007, et ne perds pas ton temps avec ce genre de mise en scène lancinante, parfois très lourde (pitié, la scène avec les deux rois en fond de plateau, c’est long, et toi qui parais n’y faire que de la figuration… pitié… pitié) ultra narrative et explicative (résumé de la vie du chevalier D’Éon au début, et sur-titrage quasi permanent de l’histoire tout au long du spectacle: c’est tout sauf suggéré et poétique, tout ça…) et au final vraiment décevante pour le spectateur qui attend la Sylvie Guillem de toujours, et non ce sous-emploi de ton immense talent de danseuse…

Même la mise en scène ne vaut franchement pas les 58€ d’entrée (comparé à d’autres spectacles vus récemment à Odyssud, et bien plus travaillés et riches): on pouvait faire nettement mieux, beaucoup plus subtil et poétique avec une histoire pareille, à travers le thème du double, le mythe de l’androgyne (cf la citation appuyée du Banquet de Platon au coeur du spectacle) et de l’ambiguité sexuelle… Bref… me voici donc bien plus sévère que Miss Nahn

Extrait video de Eonnagata

*Eonnagata: L’intitulé, étrange, est la réunion du terme japonais « onnagata », désignant l’acteur jouant un rôle de femme dans le kabuki et du nom du chevalier d’Eon, espion de Louis XV travesti. Les trois protagonistes (Robert Lepage, Sylvie Guillem, Russel Maliphant) l’incarnent, à différents âges de sa vie et de sa carrière.

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