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Marine Vacth dans Jeune et jolie (film de F.Ozon)

Au sujet de la jeune Isabelle du film Jeune et jolie, on lit – dans la critique et avis spectateurs – un peu de tout, dont cette interrogation récurrente qui consiste à rester sceptique face à un personnage « opaque« , sur l’air de « on ne comprend pas pourquoi elle se prostitue » … Sauf que. L’art d’un grand artiste (a fortiori dans le 7e art) c’est justement de ne pas donner toutes les explications à l’écran et, me semble-t-il, un film est d’autant plus réussi qu’il fait réfléchir sur sa signification profonde, au-delà d’un premier degré attendant du cinéaste toutes les réponses. Or, à mon avis, le film d’Ozon donne bel et bien des pistes – subtiles, certes, mais au fond extrêmement cohérentes – qui vont bien au-delà de l’anecdotique (une étudiante qui se prostitue). « Ça n’est pas moi qui suis dangereuse » dit Isabelle, et c’est là sans doute la phrase clé du film. Jeune et jolie est un film dont, comme toujours chez Ozon, la principale qualité est une lucidité dépourvue de cynisme. Cette lucidité, Ozon la fait s’incarner dans des personnages clés, tels qu’Isabelle (splendide Marine Vacth) qui pressent que la réalité n’est pas telle qu’on veut bien la lui raconter (le boyfriend allemand du début n’est pas un Prince Charmant, elle le pressent et le vérifie à ses frais). C’est là le déclic, certes, qui pousse Isabelle par dépit, ou par défi, à se prostituer. Mais dès lors, Isabelle « sait » – et son regard victorieux, distancié et lucide, sorte de double du regard d’Ozon lui-même, lorsqu’elle erre dans la « boum » de ses jeunes amis de la bourgeoisie parisienne à laquelle elle est conviée, en est l’illustration la plus criante. Tandis qu’elle observe, en spectatrice distanciée ozonienne, ses congénères se débaucher (bof, ils ne sont pas mieux que moi, lit-on clairement dans son regard) Isabelle a déchiré le rideau des apparences, à l’instar du jeune Claude de Dans la maison, et elle est allée voir de l’autre coté des rapports homme-femme dans ce qu’ils ont de plus glauques et de plus sordides, elle est passée de l’autre côté du miroir. En se prostituant, elle est en quelque sorte devenue la rivale de toutes les femmes et jubile victorieusement de ce pouvoir de pythie qui « sait », pouvoir sacrificiel, et ambigu certes, mais dont elle use enfin en le savourant… jusqu’à jouer un instant à faire de sa propre mère sa rivale (voir la scène où elle provoque son beau-père, « testant » en somme ce qu’elle a vérifié en se prostituant). La scène finale est magnifique (et non point inutile et incompréhensible, n’en déplaise au Masque et la Plume) lorsqu’Isabelle rencontre une Charlotte Rampling venue voir, non point la « pute » fréquentée par son mari, mais l' »amante », celle dont ledit mari était quasiment amoureux… LA rivale avec un grand R, en somme. Cette scène finale consacre la victoire d’Isabelle, la preuve de son immense pouvoir sur les hommes et scelle sans doute certainement aussi la fin définitive de sa spirale dans la débauche: face à cette femme (Charlotte Rampling) – qui va jusqu’à respecter la « pute » fréquentée par son mari, par amour pour lui en somme puisqu’elle vient en quelque sorte remercier Isabelle d’avoir fait le bonheur de son époux -, Isabelle réalise que l’amour (incarné ici jusqu’à l’extrême limite par Charlotte Rampling, souveraine) est possible… Jeune et jolie est donc un film lucide, sombre et noir d’un côté, mais la lucidité d’Ozon n’a d’égal que son talent de cinéaste: la transgression, incarnée par Isabelle, est l’expédient esthétique in texto qui permet au film une lecture des apparences et de la réalité, qui va très loin au-delà du miroir. François Ozon remet entre les mains d’Isabelle un pouvoir qui devient progressivement pour elle délicieusement diabolique, jubilatoire et d’une valeur inestimable puisqu’il se monnaye par de grosses sommes – et que Marine Vacth fait si bien passer à l’écran -, le pouvoir d’être la rivale de toutes les femmes. Isabelle savoure clairement cette transgression qui lui permet d’être du côté sombre de la force: elle est en quelque sorte envoyée par François Ozon – par le biais d’une prostitution en apparence immotivée – de l’autre côté des apparences, en messagère lucide et amère de la « réalité » des choses. C’est là que réside tout l’art cinématographique de François Ozon: il l’avait déjà prouvé avec Dans la maison, mais il est ici au sommet de son art, à mi-chemin entre Théorème (Pasolini) et Belle de Jour (Bunuel)….
Vu le 14/09/2013. Note: ****
voir la Bande-annonce
Lire l’entretien avec F.Ozon
François Ozon sur France Inter à propos du film

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